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Catégories : - France - CPE et CNE -
CPE mais plus encore ... un ajustement technique qui soulève des vagues de fond (écrit dans une urgence relative, ce texte risque d’être retravaillé dans les prochains jours) source : reseaux des bahuts http://reseaudesbahuts.lautre.net/article.php3?id_article=353

CPE mais plus encore ...

« CHOSES VUES » le 23 mars 2006

... un ajustement technique qui soulève des vagues de fond

Rappel des circonstances

La montée en puissance du mouvement contre le CPE est marquée par la dramatisation du rapport de force, c’est à dire par la mise en visibilité de la violence. De l’occupation des facultés jusqu’au haut lieu symbolique qu’est la Sorbonne, jusqu’aux incidents qui ont eu lieu à l’issue de la manifestation du 23 mars, en passant par ceux survenus lors de la manifestation du samedi 18 mars qui ont fait une victime sous les lentilles des caméras et des photographes, et bien que ce ne fut pas la seule... Cette utilisation de l’image de la violence sert encore à dramatiser une situation sociale qui camoufle sous l’affect les causes et les effets de mesures politiques dont le fond est essentiellement financier et économique, dont le fond est le maintien d’un système de plus en plus remis en cause, mais peut-être pas suffisamment en question. A partir de regards croisés sur la manifestation du 23 mars à Paris, nous tenterons d’analyser cette situation. Cependant, posons tout de suite qu’il ne s’agit pas d’une affaire de personnes. Il ne s’agit pas d’enfermer ces questions d’actualité et de devenir sur les individus mais davantage sur des postures et des idées. Il ne s’agit pas de demander la démission de qui que ce soit, cela ne changerait sans doute rien. Le CPE sert de déclencheur à une opposition massive aux injonctions de l’OCDE et de l’OMC en faveur de l’ouverture des marchés et de plus de flexibilité. Il sert à manifester des intérêts divergents quant à l’avenir, un avenir nourri de craintes et d’anxiété, de fantasmes et de peurs.

Des hypothèses pour sortir de la situation de crise en cours

Le CPE a été adopté par un coup de force : le 49-3. Il suivait le CNE. D’autres mesures étaient parallèlement en discussion, nous y reviendrons dans la dernière partie. Un front commun s’est instauré autour de cette mesure et le gouvernement tient sa position. Nous ne rentrerons pas dans les détails du calendrier mais le passage en force donne une image qui renforce ce que nous avons déjà vécu ces dernières années : un gouvernement mal élu, donc une légitimité plus que contestable avec au programme un mensonge outrancier : la résorption de la « fracture sociale », suivi de la mise en œuvre de trains de réformes plus que libérales. A cela il convient d’ajouter les débats qui ont eu lieu autour du référendum sur le projet de Traité constitutionnel Européen dont le vote a été sans appel pour refuser, justement, l’amplification et la consolidation de cette orientation économique au détriment du social.

La position commune, dont rend compte le mot d’ordre de « retrait », consiste à rappeler qu’il ne peut y avoir de "négociation" après un vote et après une absence de concertation. Qu’en absence de cette première condition, aucune discussion n’est possible tant que le gouvernement s’obstine à vouloir faire appliquer la loi. Effectivement une loi peut parfaitement être gelée faute de décrets d’application. Et cela, le gouvernement peut s’y engager (même si ça ne ferait pas plaisir à son électorat). Ce qui laisse toute latitude pour remettre le couvert constitutionnel et faire voter une annulation. Mais ce gouvernement perdrait la face ... et devrait concéder que toutes ces mesures ne sont que la mise en œuvre d’objectifs réglés sur un calendrier décidé et voté par ces même représentants, de tous bords confondus.

Par contre, la mise en oeuvre de cette loi impliquera d’autres recours, notamment du côté de l’Europe puisque cette loi "pour l’égalité des chances" (merci pour l’habillage mensonger) ne coïncide pas avec deux règles du droit du travail européen : la durée de la période d’essai (période "raisonnable" comprise jusqu’à 6 mois pour Bruxelles) et le critère de discrimination (pas de limitation d’âge, entre autre). A défaut de quoi, les amendes pour infraction mettraient en péril le critère de convergence basé sur les 3% de déficit. La marge de négociation est déjà en oeuvre pour faire descendre la durée d’essai et la ficelle pour faire passer un contrat d’emploi général (super CNE qui est actuellement en discussion en Allemagne) consisterait à fusionner ces deux contrats, et donc à faire lever le critère discriminatoire... Tout cela demande un temps dont le gouvernement ne dispose pas... et c’est bien pourquoi l’utilisation de la violence devient une arme politique trop bien connue. Sur la peur de voir déborder ce mouvement sur la société civile, tendance "on profite des failles pour foutre le bordel gratos", la manifestation du jeudi 23 mars à Paris, et pas seulement dans la capitale, a été un piètre exemple.

Compte-rendu à trois voix de la manifestation parisienne du jeudi 23 mars 2006

[LD] Je suis arrivé par le métro aérien un peu avant 14h00 et je suis descendu à Corvisart, une station après la place d’Italie et j’ai fait le tour... toutes les rues qui menaient à la place étaient bloquées par des cordons de gardes mobiles qui contrôlaient les sacs de ceux qui entraient dans le périmètre. Genre, surveillance de grand magasin en période d’attentats mais les vigiles avaient une autre allure.

Gros cortège, les étudiants et les lycéens en tête (enfin derrière le SO de la CGT). Nous avons vu aussi que nombre de manifestants porteurs de banderoles ou de drapeaux avaient troqué leur bâton en plastique contre de véritables bâtons en bois de section conséquente... certains avaient pris la peine de prendre la mesure de la montée en pression et s’étaient équipés en conséquence, apparemment plus par prévention mais... Bonne ambiance au sein des cortèges mais pas mal de tension du fait des mouvements sur les trottoirs de groupes désormais habituels et parfaitement repérables qui ont tenté de nombreuses infiltrations et provoqué de nombreux incidents. Là encore la technique est connue et les cordons autour des groupes lycéens et étudiants étaient de plus en plus serrés en tête de cortège, surtout en fin de manifestation. Les SO des étudiants et des lycéens étaient effectivement de plus en plus tendus, de moins en moins main dans la main et de plus en plus au coude à coude. Nous avons pu assister à une montée en pression au fur et à mesure jusqu’à arriver derrière les Invalides où, une fois passé le SO de la CGT, il n’y avait plus rien... Quant au SO en tête de cortège, à l’arrivée du cortège à Varennes, il y avait bien plusieurs sections syndicales représentées. Nous ne sommes pas restés longtemps à les observer mais ils semblaient davantage en surveillance. Mais de là à les incriminer dans ce qui a suivi - comme se sont empressés de le faire d’autres auteurs de compte-rendus que je préfère ne pas citer - il y a une montagne que je ne franchirai certainement pas. Même patibulaires et gros bras, ils n’étaient pas en mesure d’arrêter ceux qui cavalaient de partout, d’autant qu’ils ne sont pas là pour ça. Par contre, il se pourrait bien qu’ils soient intervenus ponctuellement sur le parcours pour dégager quelques manifestants victimes de dépouilles en règle. Le discours anti CGT est un travers nourri d’a priori historiques. Et il est contradictoire d’appeler à la lutte collective et de taper sur ceux qui y sont engagés.

Déjà quelques cavalcades suspectes dans les dernières rues perpendiculaires. Les cars de CRS derrière les murs anti-émeutes mais apparemment aucune intervention. Je n’ai pas assisté à la dispersion du cortège mais la nasse était telle que ceux qui sont allés jusqu’au bout ne pouvaient qu’être pris au piège. A plusieurs reprises, les bandes qui tournaient et qui contournaient les blocs d’immeubles perpendiculaires à l’avenue auraient pu être bloqués. Les CRS n’ont pas bougé d’une botte. Les boulevards haussmanniens ont bien été tracés sur des plans militaires, on s’en sert quand on veut, en fonction d’objectifs déterminés. Hier, c’était clairement pour installer une belle trouille générale de manière à ce que les lycéens et les étudiants hésitent deux fois avant de se rendre à d’autres manifestations, additionné à la peur (légitime) de leurs parents, ça casse un bel élan populaire -et la place des médias une fois de plus servait le show-. Par contre, lorsqu’on se rendait vers l’esplanade des Invalides, les CRS bloquaient tous les accès, libérant ainsi le passage jusqu’à l’esplanade. Sur les capots des voitures stationnées là, on ne pouvait que deviner ce qu’attendaient ceux qui étaient assis là ou ceux qui tournaient dans ce grand couloir vide. Au bout, des groupes de photographes, des policiers en civil attendaient aussi. Devant les Invalides, les camions de régie télé étaient stationnés. Ça c’était vers 16h30 et nous étions largement en avance sur le reste du cortège qui s’était arrêté derrière les Invalides. A partir du RER, nous avons vu les premiers groupes d’agités arriver en courant sur l’esplanade. Je suis parti à ce moment là. L’esplanade était quasiment vide et s’offrait comme un superbe terrain de jeu pour tous les débordements spectaculaires possibles... ce qui n’a évidemment pas manqué.

[SC] Je suis resté sur l’esplanade des invalides jusqu’à la dispersion complète du cortège et un peu après. Très vite, les groupes de dépouilleurs ont fait le tour des issues bloquées et quand l’esplanade a commencé à se charger des manifestants, ça a été la foire à la dépouille. Beaucoup de manifestants qui entreprenaient de poursuivre le voleur se faisaient crocheter puis, dans certains cas, tomber dessus par plusieurs dizaines de mecs. Une fois la manif dispersée, tout a été très vite. Et l’affaire a été pliée avant 18h15. Peut être bien en une heure. Et je n’avais jamais vu ça encore comme tactique policière. Mettons que l’esplanade est rectangulaire. Pour ce que j’ai vu du début de la manœuvre et de sa fin : les CRS ont fait une ligne à partir du côté Invalides avec des fourgons portants des grilles, les interstices étaient bouchés par des CRS blindés. Et ils ont remonté l’esplanade peu à peu. Des bus pour les prisonniers suivaient pas à pas l’avancée du rouleau compresseur.

Il y avait aussi un grand nombre de charges, et à chaque fois j’ai vu un des CRS courir avec un caméscope en marche à la main.

Par le côté que j’ai pris après avoir quitté [Luc], les gardes mobiles ont essuyé une grosse vague de projectiles (peu après l’incendie des voitures). Les civils et donc moi, avons été repoussés par des policiers équipés vers l’arrière, et c’est alors que j’ai remonté rue par rue vers la Seine. Et les gardes mobiles ont remonté la place aux côtés des CRS. Le SO de la CGT est intervenu peu avant l’entrée sur l’esplanade parce qu’un groupe imposant de casseurs commençait son explosion à hauteur de la rue de Varennes. Ensuite sur l’esplanade je n’ai pas vu de SO, d’ailleurs le SO CGT n’était pas très nombreux et ils n’auraient pas fait le poids face à une meute importante, elle, et qui n’avait d’ailleurs pas d’autres soucis à ce moment là que de se fritter aux flics et de profiter des derniers moments de dépouille. Les intentions de la police étaient, c’est certain, de coincer un maximum de casseurs, dépouilleurs, militants et autres manifestants violents. Difficile de dire dans quelle mesure cela a été réussi. J’ai du faire le tour et j’ai retrouvé l’esplanade côté Seine, et là deux autres lignes de camions avaient fait le même travail, si bien qu’un grand nombre de manifestants se sont retrouvé piégés dans un espace grillagé. On pouvait voir de temps en temps des manifestants captifs emmenés aux camions à prisonniers. Certains des pris au piège ont sauté par-dessus le mur longeant la voie sur berge à ce niveau là. Quand les CRS se sont aperçus des fuites, ils se sont repositionnés et on ne pouvait plus vraiment voir ce qui se passait. Je n’ai aucune idée du nombre d’arrêtés, mais avec ce système il doit y en avoir un paquet. J’ai vu au moins quinze fourgons et bus à prisonniers quitter les lieux sirènes hurlantes. Quant aux mecs qui avaient dépouillé des téléphones ... ?

Mais il y a des points qui m’échappent. En remontant vers la Seine par une parallèle, on pouvait voir des pompiers éteindre une voiture en flamme au bout de la rue, sans protection des CRS et dans la rue d’après (la dernière avant la seine) remettre les pieds sur le champ de bataille sans rencontrer de CRS sur le chemin. Pourquoi les manifestants ne sont-ils pas partis de ce côté ? Comment se déroulaient les choses au milieu de l’esplanade ? Quelqu’un sait ?

Toujours est-il que ça n’a pas eu le temps de dégénérer vraiment et que la police s’est montrée très efficace.
— > Sarkozy voulait des résultats aujourd’hui ?
— > les autres fois : la police laisse pourrir ?

[LC]Pour la CGT, je n’ai pas vu ce qui s’est passé à Montparnasse. Ce qui m’a été rapporté c’est que les cortèges syndicaux (FO, CGT, FSU) se sont dispersés à Montparnasse à l’exception de Solidaires et de la CNT ; à ce moment là j’étais déjà à l’entrée de l’esplanade des Invalides (16h45). Cette dispersion correspond puisque ces deux seuls syndicats de salariés sont arrivés aux Invalides (17h10). J’ai du mal à comprendre comment le service d’ordre de la CGT aurait pu sévir en fin de manifestation. Les seuls gros bras que j’ai vus étaient ceux de l’UNSA (brassard). Le fait qu’un service d’ordre intervienne contre des bandes de pilleurs qui attaquent le cortège des manifestants n’a rien de choquant : c’est le rôle d’un service d’ordre de protéger la manifestation. Ce qui est totalement incohérent est de croire que les bandes n’auraient pas pu venir à bout d’un SO syndical alors qu’elles attaqueraient ensuite les CRS, armés défensivement et offensivement.

En ce qui concerne le rôle de la police, il a été plutôt passif et défensif jusqu’à la dernière heure, pour ce que j’en ai vu. A 16h45, j’étais à l’entrée de l’esplanade des Invalides, à l’angle de la rue de Grenelle et du boulevard des Invalides : ouverture de la nasse, toutes les rues (rue de Babylone, rue de Varenne et rue de Grenelle) étaient bloquées ; Il n’y avait pas d’autres choix que de rebrousser chemin ou prendre un métro (Saint François Xavier, Varenne). Vers 17h00, des bandes ont dépassé la manifestation en courant et se sont engouffrées sur l’esplanade, où elles ont commencé à piller avec d’autres arrivées précédemment ; suivies de près par un groupe de l’UNSA qui a pris position sur le trottoir, à l’angle de la rue de Grenelle et du boulevard des Invalides. En 2003, sur ce parcours, les manifestations étaient bloquées à cet endroit ou dispersées un peu avant à la hauteur de la place Vauban (si je me rappelle bien). Il n’y aurait eu aucun problème pour empêcher violence et pillage entre manifestants. La préfecture et le ministère de l’intérieur sachant ce qui allait se passer (comment pouvait-il l’ignorer après les violences du 8 mars 2005 ? Et après l’arrivée des bandes Place d’Italie à 14h00, énervées par la présence de cordons de protection autour des cortèges, les empêchant d’agir aussi rapidement que lors de cette manifestation du 8 mars ?) n’auraient-ils pas dû refuser ce parcours ou n’auraient-il pas dû le bloquer en amont ? La sensation que j’ai eue a été que la police a rabattu les meutes sur la manifestation et ensuite seulement fermé la nasse. Lorsque les derniers manifestants sont entrés sur l’esplanade les camions grillagés se sont avancés et ont commencé à fermer les entrées (17h20). Les autres rues donnant sur l’esplanade étaient également closes (protection de l’assemblée nationale). Le début du pillage a précédé le début des affrontements avec les CRS ; vers 17h30 la violence a atteint son paroxysme : pendant que les manifestants étaient mis en pièce, d’autres groupes ont enflammé la rue Saint-Dominique. Dans cette rue les CRS étaient positionnés en retrait, fermant l’accès au boulevard de la Tour Maubourg ; l’affrontement le plus violent a eu lieu à cet endroit. Plusieurs voitures ont été renversées sur le toit et enflammées, déclenchant un début d’incendie dans un des immeubles de l’entrée de la rue. Des grosses volutes de fumée noire s’élevaient au-dessus des immeubles, laissant croire que toute la rue flambait. Vers 17h45, les cortèges de véhicules grillagés ont pénétré sur l’esplanade, suivi par des cars de transport pour interpellation ; ils ont avancé de tous les côtés vers le centre de l’esplanade, encadrés et suivi par des troupes à pied. A 18h00, la nasse se refermait, les interpellations pouvaient commencer. Mais qui a été arrêté ? Des manifestants ? Des militants violents ou non ? Des pilleurs ? Combien de pilleurs ont-ils réussi à fuir ? Comment est-il possible qu’ils aient pu rentrer sans problème en banlieues avec leur butin ?

Le rôle de la violence et les utilisations de la pauvreté

"C’est sûrement subjectif, mais il me semble que c’est à ce moment que l’ambiance devient très mauvaise : comme d’habitude, n’ayant pas d’objectif commun à affronter, on va se battre entre nous. Si dès le départ de la manif, il y a eu bagarres et vols ( des camarades qui nous ont rejoint ont failli se faire dépouiller leur appareil photo auparavant, cela dit ils l’ont rangé dans leur sac et n’en tirent pas de grandes accusations sociologiques ), là des bagarres éclatent un peu partout, les cortèges étudiants resserrent leurs rangs tandis que fusent les « étudiants pacifistes et autres conneries du même acabit." ([Cip-idf] pris dans la nasse policière et syndicale / 23 Mar 2006 22:07)

[LC] Je suis d’accord sur la première proposition : cette analyse est subjective. Elle est aussi, à mon avis, très naïve. L’attaque des bandes de cogneurs et de pilleurs (plusieurs centaines d’individus) contre les manifestants était préméditée et organisée. Ils ne sont pas venus pour s’affronter avec les CRS mais pour "faire leur course", expression utilisée pour signifier qu’ils viennent piller. Peut-être auraient-ils préféré piller les magasins de Montparnasse ou envahir la gare, comme ce témoignage le sous-entend. Pour ceux qui ont été massacrés place des Invalides, c’eut été préférable, certes... en revanche voir dans ces bandes violentes autre chose que l’expression réelle du libéralisme et de la société de consommation, cela me semble très douteux. Sans doute y-a-t-il un lien avec les émeutes de novembre, mais comme à l’automne, certains ont peut-être un engagement politique, beaucoup n’ont que faire des beaux discours de société égalitaire et de lutte des classes contre le capitalisme. Ce qu’ils veulent c’est pouvoir consommer. C’est une économie de pillage qui se met en place lors de ces manifestations, à comparer avec le pillage hypocrite et insidieux de la société du capital, exploitant le travail des employés, profitant des ressources des pays du sud, capitalisant son butin ; ce n’est qu’une question d’échelle. A violence économique, gros profits et instauration d’un totalitarisme planétaire, dominant les populations par la précarité ; à violence réelle, petits profits et installation d’un pouvoir direct, violent, brutal sur une foule effrayée de manifestants pacifiques. C’est une autre vision des choses, peut-être en partie subjective voire erronée. Elle me semble moins éloignée de la réalité que les délires sur la possible alliance entre les manifestants et les bandes. Après Montparnasse, une bonne partie des manifestants se sont dispersés et ont pris le métro, en particulier de nombreux lycéens ayant vécu le 8 mars ou connaissant la violence qui allait suivre et ne désirant pas faire partie du troupeau qui allait être assailli.

Pour conclure, la nature ayant horreur du vide, cette violence nihiliste pose la question de ce qui prend la place après la destruction. A la fin d’une manifestation comme hier, la police investit les lieux et remporte la victoire. A la fin d’un mouvement social qui échouerait, je ne suis pas certain que nous puissions obtenir autre chose qu’un Etat encore plus brutal que ce que nous connaissons actuellement. Je ne suis pas certain que cette violence, au bout du compte, serve les intérêts d’autres personnes que les tendances sécuritaires du parti socialiste au Front National. En disant cela, je ne compare pas PS, UMP et FN mais juste la dérive policière de notre société. Qui va y trouver un avantage ? Certainement pas la majorité de ceux, non violents, qui s’oppose à la politique du gouvernement et au libéralisme. Les bandes sont instrumentalisées par le pouvoir pour dégoutter les manifestants de la lutte (cf. à partir de la mi-mars 2005, les lycéens se repliant dans leurs établissements) ; elles sont utilisées pour justifier le tout répressif, les lois sécuritaires, les lois sur l’immigration, sur la surveillance de la jeunesse. La violence est sans doute utilisable lors d’une révolution (elle est souvent inévitable) mais profite au pouvoir dans un système démocratique (même si cette démocratie n’est qu’apparente) car la peur provoque souvent le renforcement du vote sécuritaire (cf. 2002)

Les « casseurs » ?

« Casseurs » ? Le terme est non seulement réducteur mais en plus mensonger. Il ne recouvre qu’une infime partie de la réalité que ce mot servirait à qualifier.
En rejoignant Luc, nous aurions tort de croire que tous les « jeunes » partagent actuellement une idéologie ou une position politique. Par contre, permettre à ceux qui viennent "faire leur marché" ce type d’expérience, c’est aussi les installer tranquillement dans une posture et une identité. Ils sont étiquetés "casseurs" et ça devient une identité valorisante, ils font l’expérience de la violence en réunion, ils vivent la peur qu’ils inspirent et en ressentent une fierté insolente (tout comme le passage en prison).
Que nous travaillons par nos mobilisations et nos luttes à permettre à tous de prendre une place d’acteurs, une place pleine et valorisante ne passe sans doute pas par une caution de ces actions et de ces expériences.
Déclarer qu’il s’agit d’être en guerre « contre la pauvreté » ne peut être symétrique d’une immunité accordée à ces "jeunes".
Là encore, ceux qui travaillent dans ces milieux populaires et aux côtés de ces "élèves" et de leurs familles, savent que leur rapport au devenir est plus que restreint, que leur seul imaginaire, leurs seuls désirs passent par ce qui brille et par les marques. Les apparences finissent par être tout. Quand on ne peut acquérir, on prend. Quand on est convaincu de ne jamais pouvoir accéder à ces signes extérieurs de richesse, on pille et on violente. Alors trêve d’angélisme, la facilité de la violence, de quel camps qu’elle vienne n’est qu’une preuve de faiblesse, point. Quand elle sert les responsables de la pauvreté généralisée, on ne peut que dénoncer et expliquer encore. Et faire preuve d’imaginaire pour que notre avenir soit plus solidaire et ne provoque plus ce type de situation.
Et c’est bien pourquoi la question du CPE n’est qu’un détonateur qui doit permettre de dépasser la question posée et qu’il serait temps que chacun d’entre nous appuie sur nos décideurs pour que, non seulement la question du travail, mais celle de notre système social, de ses bases et de ses objectifs soient posés. Sinon, la tendance nihiliste et schizophrène envahira tous les espaces et nous ne pourrons que dénombrer les pertes, tout en comptant les victimes des règlements de compte, des jalousies, des envieux... tous ces "pauvres" qui s’élimineront entre eux sans que les responsables n’y mettent les mains.

Les prochaines manifestations auront sans doute une autre allure mais la manifestation n’est qu’une forme de lutte, il ne faudrait pas abandonner la rue en perdant du même coup de vue ce vers quoi nous tendons.

Médias ?

De nombreux témoignages reportent que nombre de photographes portaient un casque de chantier, au coude pendant la manifestation puis sur la tête quand les échauffourées ont commencé.

[SC] Les camions techniques de la presse étaient bien en évidence sur l’esplanade (c’est totalement idiot ou souhaité) et quand le nombre critique a été atteint, il y a une la première course furieuse vers ces camions relais satellites. Manque de bol, les camions de presse ont vite été déplacés derrière un barrage de gardes mobiles. Rien de tel pour faire monter l’adrénaline d’un coup. C’est alors que le tour de la place par les bandes a commencé, avant qu’elles ne refluent vers le centre pour un max de dépouille.

Bien sur que les médias doivent faire leur boulot et doivent rendre compte de la situation, mais il semble toujours suspect de constater que les images dont nous avons eu connaissance contribuent au spectacle de la violence, y compris lorsque ces images sont tournées à partir des hauteurs servant du même coup au repérage des incidents et des auteurs de ces troubles. On nous refait le coup de la mise en scène de la peur. On nous refait le coup des infos internationales qui voient la situation comme insurrectionnelle et la démonstration de l’incapacité à discuter avant de décider. Ça va plus vite qu’en novembre mais le ton est bien là. Les « politiques » ne s’y trompent pas et argumentent qu’il faut sortir de la « crise » pour redonner confiance aux marchés.

Sortir de la situation par la politique et non par la pression coercitive et sécuritaire

Nous l’avons déjà écrit et diffusé. Il est nécessaire de sortir du mot d’ordre unique « retrait du CPE » (http://reseaudesbahuts.lautre.net/article.php3 ?id_article=338 ). En tant que tel, il représente une impasse. Soit il est retiré, et il reviendra sous une autre forme bientôt, soit il ne l’est pas et la situation s’enlise permettant que se développent les incidents auxquels nous avons assistés, amplifiant le sentiment d’impuissance, d’impossible, de frustration, encourageant les penchants jusqu’au-boutistes. Tout le monde a à y perdre, bien loin de la régulation des conflits sur le mode « gagnants-gagnants ». Poursuivant la tendance déjà en œuvre depuis quelques années, c’est l’enlisement qui semble être l’option retenue. « On » tient la position.

Nous ne pouvons pas perdre de vue que la bataille contre le CPE sert aussi d’écran à d’autres mesures qui, additionnées, influent sur tous les pans de la vie : alimentation (l’autorisation des OGM contre l’avis général européen, aide alimentaire défaillante en faveur des plus pauvres), habitat (augmentation de l’immobilier et Contrat précaire locatif, proposition de loi sur le logement par l’UNPI), énergie (l’ouverture du capital de GDF et d’EDF, l’autonomie énergétique en question à Bruxelles), éducation et recherche (loi Fillon, mesures de Robien dites « ambition réussite », rapport Benisti, rapport de l’INSERM dont des pans entiers sortis de leurs contextes servent une pensée nourrie de discriminations et d’exclusion ... ), travail (plan pour « l’égalité des chances » CNE et CPE, modification des règles ASSEDIC, modification du droit du travail dénoncée par les inspecteurs du travail eux-mêmes, apprentissage à 14 ans, travail de nuit à partir de 15 ans... sans oublier les retraites, le RMA), santé (réduction des coûts, regroupement de structures hospitalières publics/privées, ...), environnement (avec la culpabilisation des consommateurs dans la campagne de réduction des déchets par exemple), sécurité (biométrie et surveillance renforcée sur fond de peur terroriste), immigration et intégration (la loi CESADA qui exclut de fait tous les étrangers), libertés individuelles (DADVSI ou les propositions de loi sur la liberté d’expression)... La « précarité » est une conséquence de la « Flexibilité » généralisée autant en Italie, - des étudiants italiens présents ce 23 mars ont confirmé la gravité de leur situation tant dans l’éducation que dans le monde du travail-, qu’en Allemagne où la question de l’augmentation du temps de travail et d’un super CNE est en jeu, bref dans toute l’Europe. Les jeunes Espagnols semblent être encore plus mal lotis. Tous ces aspects trouvent leurs sources dans des décisions prises en dehors des cercles démocratiques. Ils ont des noms de baptêmes obscurs : AGCS, directive Bolkenstein, ... mais ils ont des objectifs et des calendriers qui visent à « harmoniser » l’espace européen sous les mêmes auspices : la croissance, la compétitivité, la concurrence, bref les intérêts privés et l’accroissement de la masse monétaire en faveur d’un actionnariat, donc au détriment du plus grand nombre. Ils visent aussi à asseoir durablement un système qui ne peut être pérenne. Il convient de questionner la validité de ces orientations, de leurs bases et de proposer d’autres modèles, plus solidaires, coopératifs, humains et ... durables.

Oui nous craignons l’avenir ... celui qui se dessine et se précise à chaque nouvelle proposition de loi qui ne correspond à aucune de nos attentes et qui d’évidence ne répond à aucune demande sociale. Non, nous ne craignons ni de changer ni de réformer, nous n’attendons même que cela. Mais que ces réformes et ces changements, aussi drastiques soient-ils, tendent à apaiser nos conditions de vie et assurent notre pérennité, permettant à chacun de construire un mode d’existence plus vivable, un chemin collectif qui ne serait plus fondé sur l’exclusion, la peur et la violence dans tous les rapports. En fait, ce qu’il nous faut, ce n’est pas tant des "résistants" que des "offensants" - jeu de mot sur fond de néologisme bien entendu volontaire-. La politesse n’est plus de mise. Il s’agit de proposer, et d’enfoncer le front de résistance, que l’on nomme ailleurs conservatisme. L’heure n’est plus à la défense des acquis mais à l’acquisition de nouveaux droits et de nouvelles garanties pour l’avenir, et c’est là que la posture politique prend non seulement tout son sens mais aussi son souffle. C’est d’imagination dont nous avons besoin, et de courage. D’endurance aussi. En fait, il nous faut envisager d’autres cadres et pour cela remettre en cause la V° République. La « crise » actuelle est foncièrement politique. L’enfermer dans des affrontements et des peurs n’a d’autre but que de servir de cache-misère aux impasses manifestes de ce système qui, comme un train fou, entraîne tout le monde dans le mur.

Un militant militant est un militant en condition de militer

Un manifestant utile est un manifestant averti

Cf. Guide du manifestant : http://paris.indymedia.org/article.php3?id_article=53965
(En page 3, une erreur a été signalée par un copain de la CNT : "Mais la fouille de l'extérieur de votre corps peut être effectuée uniquement par un médecin de même sexe que vous"
Le mot "médecin" doit être remplacé par "policier" )

La manifestation qui se prépare pour le mardi 28 mars est déjà sous influence des émois récents. Nombre d’étudiants, de lycéens, nombre de leurs parents, salariés et / ou précaires, craignent de nouveaux incidents violents. Ce ne sera pas dans la surenchère de cette violence, ce ne sera pas en lui répondant sur le même mode que la situation se débloquera. Ce ne pourra être que par la mise en visibilité, par la mise en débat des enjeux fondamentaux de notre devenir que nous pourrons obtenir que soient suspendues toutes les mesures qui nous empêchent de prendre une part active dans la construction de notre avenir. Ce ne pourra être qu’en manifestant, d’un côté notre solidarité et notre sens de l’organisation pour nous protéger de toutes les violences, de l’autre en ouvrant nos mots d’ordre à tous les champs de convergence qui mènent nos gouvernants à prendre ces décisions que nous parviendrons à dépasser nos différences et à trouver les terrains propices pour faire de véritables propositions d’avenir, cohérentes avec nos aspirations et avec les limites imposées par notre écosystème.

23-26 mars 2006 Laurent Desert, Serge Chamelot, Luc Colpart Réseau des bahuts / http://reseaudesbahuts.lautre.net

(Tous nos remerciements aux colistiers.)

Cf. :
- Témoignage des magouilles des flics-casseurs en fin de manif parisienne. Publié vendredi 24 mars 2006 / Émilie Mourgues, étudiante en Anthropologie à Lyon II / rebellyon.info : http://rebellyon.info/article1838.html - indymédia : http://paris.indymedia.org/article.php3 ?id_article=55599#commentaires

- Quelques remarques sur les manifestations lycéennes et le prétendu "racisme anti-blancs" - Par Julien Salingue, 2005 : http://lmsi.net/article.php3 ?id_article=358



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